EMILIE
CHARPENTIER
Bien souvent nous revendiquons les territoires que nous occupons et les faisons nôtres. Que ce soit par héritage, « je viens de là, mes racines sont ici, c’est chez moi » ou par choix de vie personnel. De plus, se géolocaliser en temps réel sur les réseaux sociaux est une pratique de plus en plus courante « je suis ici, à ce moment-là, dans un cadre précis et cela m’appartient ». Elle permet à tous d’affirmer une fois de plus sa place dans le monde, d’y laisser une trace, visible de tous et à tout moment. J’assiste et participe à ces démonstrations d’appropriation. En dessinant mes « traversées » au cœur de territoires extraordinaires, sublimes, hostiles où il est parfois difficile de trouver sa place en tant qu’individu de passage, je pars ainsi en quête d’un paysage à revendiquer, à la fois géographique, contemplatif et spirituel où le regard pourrait trouver sa place. Mon paysage à moi est bien souvent métaphorique et parfois son rapport à l’espace se limite à celui dédié à un acte ou une situation plus ou moins choisie.
Je gratte, je noircis, et trace en noir et blanc un espace, un territoire. J’ouvre d’autres voies, un autre plan par la couleur (posée, délavée), proposant parfois une 3ème dimension. Ma position « infiniment » petite, se propage, évolue sur de l’ « infiniment » grand. Je m’amuse à retranscrire le trouble de la vison, mélange les rapports d’échelle, comme une sorte de narration entre réalité et fiction. Je cherche à forcer le regard, perdu dans cette abstraction, à trouver sa propre figuration dans un paysage où il pourrait s’ancrer. De par l'imprégnation de la mémoire et la retranscription d'un paysage et d'un regard toujours en mouvement, naît une dualité.
Cette dualité se trouve à la fois dans ce que l’on donne à voir - le pouvoir de décision - et ce qui est attendu - le pouvoir de réception et d’acceptation - Mon geste artistique, comme une mise en abîme, est le portrait en plan resserré du dessin ou bien le dessin du dessin sur son lieu de création, ou encore le dessin mis en scène dans une scénographie à l’échelle de la maquette. L’ intérêt pour moi ici n’est pas la simple subjectivité d’une re-transposition mais un chassé-croisé de désirs et de questionnements intimes sur les lieux de notre vie. La recherche d’une rigueur, d’une répétition comme un mantra comme pour se persuader de nos choix. Elle soulève aussi la question de la direction, la facilité et la légitimité de notre positionnement, du temps que l’on y passe, du rôle que l’on joue et du regard que l’on porte dessus. Vivre sur un territoire est-ce l'occuper? Est-ce y vivre ou juste y passer ? Ces « paysages » deviennent des individus, nos doubles, nos miroirs, nos boucliers ou nos masques.

10 000 miles, 3 ans, 7 semaines, 6 mois, 7000 km, Canada, Etats-Unis, Japon, Montréal 2515 rue Léger, Nagoya 1414 Ibuka Cho-Nakamuraku-Aichi Ken